
_Surfer, c'est jouir. Il n'y a pas d'alternative. La vague comme un orgasme. Fusion des sens, neurones qui tempêtent et s'accordent, corps et esprits réunis dans une même tension : un nirvana instantané qui accomplit l'être. Sur cette joie, ce plaisir infini, il n'y a pas de polémique, pas de débat, juste la cérémonie des bras qui fouillent l'eau, juste l'envol dans le bleu courbe, dans l'eau ourlée.
_Comme dans les rêves, envols et vols sont symboles de plaisir, plaisir pas vraiment (pas uniquement ?) sexuel, plaisir qui vibrionne en chacun, que l'on ressent pendant l'action et peut être même plus encore après l'action, plaisir qui est psychologiquement le seul fondement indiscutable de ce sport.
_L'eau, la sensation de se déplacer sans effort, l'immensité de la nature, la folie des couleurs combinées à la magie des courbes (courbe du globe, courbe de l'océan, courbe de la vague, courbes du sillage du surfer), tous ces phénomènes se succèdent, se chevauchent et concourent à organiser ce plaisir sans partage, inégalable.
_Il n'est sans doute pas d'autre sport aussi prodigue en sensations. Les jeux de balles (rondes, ovales, minuscules ou non), l'athlétisme pur, dur et gratuit, la danse, le ski ou l'escalade ne sont pas non plus avares en jubilations sensuelles, en réjouissances exubérantes. Mais aucun autre sport à tout le moins aux yeux du surfer ne concède une telle concentration de joie, de saines ivresse, d'extrême et d'instantanée libération d'énergies emmagasinées.
_C'est d'une ivresse sans alcool dont il s'agit, sans E.T.H.C., une ivresse immédiate et puissante. Elle évoque pour certains l'ivresse de l'artiste face à son support. Le surfer quant à lui use sans modération du stupéfiant virage, dans le bleu, dans l'iode, dans l'eau, dans le sel, dans cet insensé liquide amniotique (la mer), univers ou croisent les algues, les dauphins, les poissons nos frères (et les bouteilles en plastoque nos filles bien aimées).
_Si la religion est l'opium du peuple (ce dont on peut débattre) le surf est l'opium du surfer, le fait est acquis. Il est des sessions magiques dont on ressort comme lessivé d'un surcroît de vie. La légèreté ressentie sur la vague est fascinante, la libération du corps, qui échappe à l'habituel conditionnement, à proprement parler torride, jouissive, excessive.
_Chacun a goûté à ces soirs perclus d'iode et d'écume. Le soleil tombe et cette danse dans les vagues, ce sont des épousailles avec la mer qui tangue, avec le feu qui darde. Les corps planent dans l'univers. Le surd évoque bien parfois quelque chose comme une religion. Religion qui célèbre, c'est rare, le plaisir. Métaphysique du corps, ce sport propose ces heures sûres où l'homme s'accorde au tempsqui passe. Lors des journées idylliques, toute douleur s'estompe, tout calcul s'abolit, toute spéculation déraisonne. Il ne s'agit plus que de vivre, que de voler sur les vagues. Extase.
_Ainsi, peut-être l'homme, mammifère terrien, communie-t'il avec ses racines dont les scientifiques nous assurent qu'elles sont marines. A un ami décédé, des amis tournant les verres demandent s'il y a des vagues au paradis. Le verre repond : "O-U-I". De deux choses l'une : soit le fantasme de ces amis est si puissant que le verre obéi. Soit il y a des vagues au paradis...
_Radicalisme de l'obsession. On comprend dès lors qu'au sortir de ce rêve réalisé la banalité de la vie déroute, assomme. C'est pourquoi les bodégas ne desemplissent pas. Pour prolonger dans l'ivresse ce qui apparait comme un rêve. Sinon dan l'art, ou vivre un tel sentiment d'absolu ? Comme les artistes, les surfers sont en délicatesse avec le réel, si rude, si rêche, si austére. Or, avec le surf, on l'a souvent dit, c'est comme si tout devenait irréel. Ainsi le surf est-il un récif d'absolu, un îlot de plénitude où déferle un bonheur intact. Il propose un avant-goût de paradis . Gaffe au réel.
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